Littérature

Le plus beau poème de Verlaine : 7 textes à connaître

9 min de lecture
Le plus beau poème de Verlaine : 7 textes à connaître

Aucun classement officiel ne désigne le plus beau poème de Verlaine. Sept textes reviennent pourtant dans presque toutes les anthologies : Chanson d’automne, Mon rêve familier, Clair de lune, Il pleure dans mon cœur, Green, Le ciel est, par-dessus le toit et Art poétique. Voici ce que chacun dit, et comment il le dit.

Le plus beau poème de Verlaine selon la postérité

La question du plus beau poème n’a jamais reçu de réponse institutionnelle. À sa disparition en janvier 1896, la revue La Plume demande à ses lecteurs quelles sont les meilleures parties de l’œuvre de Paul Verlaine. Le recueil Sagesse arrive en tête avec 93 suffrages, devant les Fêtes galantes et leurs 48 voix.

Ce scrutin portait sur des recueils, pas sur des poèmes isolés. Il donne malgré tout une indication : dès 1896, les lecteurs plaçaient très haut le Verlaine de la prison et de la conversion, et non le seul musicien des Poèmes saturniens. Deux ans plus tôt, un référendum organisé par Maurice Barrès auprès des gens de lettres avait fait de lui le prince des poètes, à la suite de Leconte de Lisle.

La postérité scolaire a resserré la sélection autour de sept titres, les voici.

PoèmeRecueilAnnéeCe que le texte fait entendre
Chanson d’automnePoèmes saturniens1866Le déclin, porté par des vers minuscules
Mon rêve familierPoèmes saturniens1866Un sonnet du désir sans visage
Clair de luneFêtes galantes1869Une fête peinte, joyeuse et désenchantée
Il pleure dans mon cœurRomances sans paroles1874La pluie comme équivalent du chagrin
GreenRomances sans paroles1874Une offrande amoureuse, presque parlée
Le ciel est, par-dessus le toitSagesse1880Le remords vu depuis une fenêtre haute
Art poétiqueJadis et naguère1884Le programme du vers impair

Recueil de poésie ancien ouvert sur une table de bois près d’une fenêtre, lumière d’automne

Trois poèmes de la mélancolie musicale

Chanson d’automne, la musique avant le sens

« Les sanglots longs / Des violons / De l’automne » : trois vers suffisent, et le poème le plus cité de Verlaine est lancé. Le texte figure dans la section Paysages tristes des Poèmes saturniens, premier recueil de Verlaine, publié en novembre 1866 chez Alphonse Lemerre. Verlaine a alors vingt-deux ans.

Trois sizains, bâtis sur une alternance de vers de quatre et de trois syllabes. Comptez-les : la brièveté fait tout le travail. Le sens tient en une plainte, l’automne blesse le cœur d’une langueur monotone. La force vient d’ailleurs. Les nasales s’enchaînent, les consonnes liquides glissent, le vers de trois syllabes coupe la strophe avant qu’elle ne s’installe. Cette musicalité du vers porte à elle seule l’émotion.

La postérité a fait le reste. Charles Trenet met le poème en musique en 1941, Léo Ferré en 1964, Georges Brassens en 1980. Et en juin 1944, la BBC diffuse ses premiers vers comme message codé vers un réseau de la Résistance actif en Sologne, avant des opérations de sabotage liées au débarquement. Peu de poèmes ont servi de mot de passe à une armée.

Il pleure dans mon cœur, la pluie du dedans

Troisième pièce des Ariettes oubliées, la section qui ouvre Romances sans paroles (1874). Le poème porte en épigraphe un vers attribué à Arthur Rimbaud : « Il pleut doucement sur la ville ». Quatre quatrains d’hexasyllabes, avec un schéma de rimes en ABAA qui fait revenir un son une fois de trop, exprès.

« Il pleure dans mon cœur / Comme il pleut sur la ville » : le premier vers installe une équivalence entre le temps qu’il fait et l’état intérieur, sans jamais nommer de cause. Le mot cœur revient cinq fois en seize vers. La dernière strophe avoue que la pire peine consiste à ignorer pourquoi la tristesse est là. Ce refus d’explication distingue Verlaine des romantiques, dont les élégies désignaient un deuil précis, comme le montre notre sélection de dix poèmes d’amour du 19ème siècle.

Mon rêve familier, le sonnet d’une inconnue

Sonnet régulier, quatorze alexandrins, rimes embrassées dans les deux quatrains puis un sizain en CCD EDE. Il appartient à Melancholia, la section de huit sonnets qui ouvre les Poèmes saturniens. Premier vers : « Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant / D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime ».

Le poème avance en effaçant tout ce qui identifierait cette femme. Son nom et son visage restent indécis, et sa voix évoque des voix aimées qui se sont tues. L’image de la statue traverse le texte, et la mort affleure sous la surface amoureuse. Là où un romantique aurait sculpté un portrait, Verlaine garde le flou. Ce contraste entre un moule très strict et un objet insaisissable explique la place du sonnet dans les anthologies scolaires.

Page manuscrite ancienne à l’encre brune posée près d’un porte-plume et d’un encrier vide

Deux décors peints : Clair de lune et Green

Clair de lune ouvre les Fêtes galantes, recueil de vingt-deux poèmes publié en 1869 chez Alphonse Lemerre. Le premier vers donne le ton du livre entier : « Votre âme est un paysage choisi ». Le décor emprunte au dix-huitième siècle et à la peinture de Watteau, au point que Théodore de Banville rapprochera le recueil du monde magique du peintre. Masques et personnages de la commedia dell’arte y jouent des scènes de séduction.

Le charme du poème tient à un écart. La fête est décrite en termes lumineux, mais les figures qui la peuplent chantent sur un mode mineur. Le lecteur perçoit la tristesse à travers l’éclat, comme la lumière lunaire éclaire sans réchauffer. Claude Debussy tirera six mélodies de ce recueil, réunies sous le titre Fêtes galantes entre 1903 et 1904.

Green occupe une place différente. Le poème appartient aux Aquarelles, la section de six pièces qui clôt Romances sans paroles, et porte un titre anglais, trace des mois de voyage faits avec Rimbaud. Son premier vers énumère : « Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches ». Une voix tend des objets simples à celle qu’elle aime, puis demande le repos, sans métaphore savante ni mythologie. Cette langue presque parlée annonce la poésie du vingtième siècle, celle que documente notre lecture des poèmes majeurs de Guillaume Apollinaire.

Le poème de la prison et le poème programme

Le ciel est, par-dessus le toit

Le plus célèbre des poèmes de Verlaine écrits en détention paraît dans Sagesse, publié en novembre 1880 par la Société générale de librairie catholique, avec la date de 1881 sur la page de titre. Le tirage se limite à cinq cents exemplaires, imprimés aux frais de l’auteur. Le poème a été rédigé en prison, avant la conversion religieuse de 1874, puis remanié après elle.

Le dispositif est d’une simplicité absolue. Une fenêtre haute, un carré de ciel, un arbre, une cloche, un oiseau, une rumeur de ville : le vocabulaire tient dans celui d’un enfant. Puis la dernière strophe retourne la description en interrogatoire, et le poète se demande ce qu’il a fait de sa jeunesse. Le lecteur comprend seulement alors que la fenêtre était celle d’une cellule. Cette économie place le texte au premier rang quand la discussion sur le plus beau poème de l’auteur s’engage.

Art poétique, la théorie en neuf quatrains

Écrit en avril 1874, publié d’abord en revue dans Paris moderne en 1882, puis recueilli dans Jadis et naguère en 1884 avec une dédicace à Charles Morice. Neuf quatrains d’ennéasyllabes, des vers de neuf syllabes : le poème pratique la règle qu’il énonce dès son ouverture, « De la musique avant toute chose, / Et pour cela préfère l’Impair ».

Deux formules de ce texte sont devenues des mots de passe de la critique : la musique réclamée en priorité, puis la couleur congédiée au profit de la nuance. Verlaine minimisera plus tard la portée du poème, qu’il présentait comme une simple chanson, quand ses contemporains y lisaient le manifeste du symbolisme. Le texte reste le meilleur mode d’emploi des recueils de Verlaine, à condition de le lire comme un poème, pas comme un traité.

Vieil arbre isolé vu depuis une cour fermée en pierre, ciel bleu très clair au-dessus du mur

Ce que la biographie éclaire vraiment

Paul Verlaine naît le 30 mars 1844 à Metz et meurt le 8 janvier 1896 à Paris. Entre ces deux dates, trois épisodes ont directement pesé sur les textes retenus ici.

  • La liaison avec Rimbaud. Les poèmes de Romances sans paroles naissent pendant une année de voyages communs, loin de Paris. La rupture avec l’esthétique du Parnasse date de ces mois-là.
  • Le coup de feu de Bruxelles. Le 10 juillet 1873, Verlaine tire sur Rimbaud et le blesse. Il est incarcéré, puis transféré à la prison de Mons à partir d’octobre 1873.
  • La conversion de 1874. Elle se produit en cellule et ouvre le versant religieux de l’œuvre, dont Sagesse est le premier volet, suivi d’Amour en 1888 et de Bonheur en 1891.

Romances sans paroles s’imprime pendant la détention de son auteur, qui reçoit ses premières épreuves de Mons en novembre 1873 et ses exemplaires fin mars 1874. Faute de pouvoir surveiller la fabrication, il laisse sortir une édition truffée de coquilles, passée inaperçue malgré un large envoi à la presse. Cette chronologie explique pourquoi le ton change entre 1869 et 1880, pas pourquoi les vers sonnent juste.

Lire un poème de Verlaine à voix haute

La beauté dont il est question ici s’entend plus qu’elle ne s’analyse. Cinq gestes suffisent pour la percevoir, dans cet ordre.

  1. Lire le poème une première fois sans chercher à comprendre, comme une partition déchiffrée lentement.
  2. Compter les syllabes de deux ou trois vers. Un nombre impair signale le projet sonore de l’auteur.
  3. Repérer les sons qui reviennent, voyelles nasales, consonnes liquides, sifflantes. Ces assonances portent le sentiment avant le vocabulaire.
  4. Respecter les silences inscrits dans la ponctuation. Verlaine écrit des pauses autant que des mots.
  5. Relire en guettant les endroits où la phrase déborde la fin du vers. Ce décalage crée son déséquilibre caractéristique.

Trois ressources prolongent cette lecture à voix haute : un panorama des figures de style et de leurs familles pour nommer les effets, la méthode d’analyse littéraire en six étapes pour rédiger un commentaire, et le guide pour choisir et lire une anthologie de la poésie française pour élargir la sélection.

Désigner votre plus beau poème de Verlaine

Le classement reste personnel, et les sept textes ne se disputent pas la même place. Chanson d’automne gagne par sa musique nue, Le ciel est, par-dessus le toit par le silence qui précède sa dernière question, Mon rêve familier par ce qu’il refuse de dire.

Prochaine étape : lisez ces sept poèmes de Verlaine à la suite, à voix haute, en une seule séance d’une demi-heure. Notez celui qui vous reste en tête le lendemain matin, sans relecture. Ce sera le vôtre.